®Elisa Grosman
Louise Charbonnel : Quelque part, l’air change de couleur
Avec « How to be confused about happiness », Louise Charbonnel dessine un jardin où le bonheur avance par teintes, comme une lumière qui hésite entre le rivage, la neige et la nuit.
Le dortoir dort encore quand la mer se met à gronder sous le plancher. Ils sont quelques-uns à s’habiller sans bruit. L’air salin a rouillé leurs cheveux, le sel a durci leurs joues, et sous leurs ongles reste un peu de la poussière des jours passés ici. Sur une table, un mot d’adieu. La porte se referme, le vent se lève sur la plage, et l’horizon prend la couleur d’un gris qui s’éclaire. Par ce départ à l’aube s’ouvre « How to be confused about happiness », premier album de Louise Charbonnel, dont le titre pose une drôle de question : comment être confus à propos du bonheur ?
Le sel et le nom
On leur promettait des chaînes et des jours sombres ; personne ne savait rien, et chacun avait peur. Lassés de lutter, ils laissent les autres avoir raison et choisissent de finir l’histoire avec élégance. « Embrassons le gris lumineux », chante Spaces : accepter la nuance, lui trouver de l’éclat, cesser de vouloir que tout soit noir ou blanc. Ils s’abandonnent au vent pour échapper à un mauvais rêve, la mer les appelle vers des espaces neufs, et, derrière eux, les rumeurs se taisent, faute de quelqu’un à qui s’adresser. Plus ils s’éloignent, plus l’horizon s’élargit.
Chacun emporte quelque chose ; Louise Charbonnel, elle, emporte un nom. Il lui vient d’une dame en bleu que l’on appelait de mille façons, figure presque féerique qui passait la main dans ses cheveux et chantait de vieux airs. Ces mots anciens, elle les répète chaque jour, comme une prière. Derrière tous les surnoms de Lady Blue, elle connaissait le vrai, et elle le porte aujourd’hui avec fierté. Le bonheur de cette femme se lit encore dans le regard de ceux qui l’ont connue, et ses souvenirs, devenus sacrés, s’embrasent au premier soleil du matin.
La chambre de pluie
La pluie, ensuite, la garde chez elle des heures durant, avec le sentiment d’appartenir au silence. D’abord doux comme un refuge, ce calme s’aiguise : la nuit le façonne, l’aube l’affûte, et les heures tranquilles deviennent des lames qui finissent par la blesser. Le vacarme du monde se met à lui manquer. Solitude cherche alors une présence où seule résonne la tendresse.
Pour sortir de cette chambre, il lui faut un geste simple, le seul dont soit capable un esprit lourd endolori : faire pousser une fleur. « Peux-tu m’aider ? » demande Flowers. Elle voudrait poser son pouls entre les plis d’un pétale rouge et bleu, confier ce qu’elle a de plus vivant à ce qu’il y a de plus fragile, et offrir une rose à un inconnu, quitte à se piquer à son épine. Au milieu des roses, une certitude s’impose : un mot privé d’amour n’est qu’une coquille vide. Elle rêve du jour où repoussera une vigne aux cent nuances, signe d’un monde rendu à ses couleurs.
Au-dessus des roses, le ciel rougit, et elle devient bleue, de ce bleu que l’anglais donne à la mélancolie. Little Blue y lit un mauvais présage : la peine à venir, celle qui s’en est allée, et celle qu’elle devine dans les cils baissés de l’autre. Elle prie pour la fin d’un monde malade et sourd, et pour que les plaies guérissent sous une lumière neuve. Pourquoi tout s’achève, elle renonce à le comprendre.
Dans ce monde soudain flou se relèvent les palais morts de leur histoire, et tous les mots qu’ils lui arrachent décrivent un parfum qui chuchote « home »
Ce que la peau retient
Ce regard baissé ne la quitte plus. Dans Skin, l’être aimé s’est échappé et continue pourtant de vivre en elle, sous son écorce. Elle le cherche sur chaque trottoir, en espérant secrètement le croiser pour apaiser sa peine. Il suffit d’entendre son prénom, d’apercevoir son visage, pour que « l’air passe du rouge à l’or » : la douleur se change en éblouissement. Tout se brouille, et les souvenirs de leur amour, ces palais en ruine, se relèvent un à un. Ils la font parler malgré elle, et chacun de ses mots revient à l’odeur de son cou, un parfum qui murmure « home ».
Autrefois, elle prêtait un rôle à chaque geste, à chaque regard, organisait sa vérité, s’accrochait à son déni. Désormais, elle cherche des mots neufs, et sait qu’elle jouerait encore aux dés, même en connaissant le prix. Ce cou, l’a-t-elle tenu une minute ou une année ? La durée de la séparation se brouille, et la mémoire mêle les heures comme le rêve mêle les visages.
Le temps finit par se faire sentir. Landscape regarde vers la vieillesse : les étés passés enfermée laisseront sur ses mains des taches et des veines, ombres et rivières de la peau, et les larmes terniront ses yeux comme la rouille ronge deux billes de fer. À deux ans, ses cris disaient tout, puis le silence s’est installé. Dans son champ, jamais une bataille n’a poussé ; jusqu’ici, elle a évité tout combat. Le froid approche ; le courage lui servira de manteau, et les mots retenus sous sa langue appelleront enfin les noms de ceux qui pleurent. « Enfin, mon champ portera une bataille » : elle est prête à se battre.
Neige et bourdon
L’hiver arrive en avance. Come ensevelit la pelouse sous la neige, et l’amour y pique comme les roses de Damas. Un être cher pleure depuis trop longtemps dans une chambre, seul au milieu des siens, et elle veille sur lui. Dehors, un œil d’or aux cils d’argent, soleil d’hiver ou lune givrée, se penche sur cet être cher, et ce regard venu du ciel semble encore lui plaire : c’est le dernier fil qui le relie au monde.
Une nymphe lui a apporté un mauvais présage, et il s’efface peu à peu. « Reviens, reviens pour moi », le supplie-t-elle, en lui promettant au matin un ciel fraîchement peint en rouge. Le rouge qui inquiétait Little Blue devient une aube à partager.
La nuit venue, quelque chose bourdonne. Bee s’ouvre sur cette inquiétude : cela vient-il la séparer de ceux qu’elle aime ? Elle revendique alors le droit de refuser, de prendre son temps, de planter son amour dans l’herbe et d’aimer dans une petite ville. Ce bourdon prend la forme de tout ce qui réclame ses heures. Elle choisit le doute, enterre ses questions et ses peurs, les arrose jusqu’à les noyer. « Laisse-moi garder mon temps et mon âme », demande-t-elle, prête à céder son corps. La chose frôle sa peau, et la piqûre arrive, fine comme une aiguille dans la veine.
Du dortoir quitté à l’aube jusqu’à cette piqûre nocturne, Louise Charbonnel trace le chemin d’une femme qui loge son bonheur dans de petites choses : un nom hérité, une fleur offerte, l’odeur d’un cou, une heure gardée pour soi. On referme l’écoute avec une épine dans la paume et la mer encore dans l’oreille. Dehors, la nuit continue de bourdonner, et l’on garde pour soi, comme elle, un peu de temps et d’âme.
Écrit et composé par Louise Charbonnel · Direction musicale : Laurent Collat · Textures : Solal Galli · Batterie : Élie Martin Charrière · Violoncelle : Juliette Sieffert · Photo : Elisa Grosman

