©David Bosso
Dear Pola : « L’endroit où l’on revient »
Entre l’anglais et le français, entre la solitude de la chambre et la présence d’un témoin, entre celle qui a écrit et celle qui chante, une artiste qui refuse de choisir, qui laisse les contradictions coexister. Portrait de Dear Pola, d’une voix qui apprend que « quelque chose peut rester incomplet, presque sans nom, et pourtant être là, entièrement »
Il y a des voix qui enveloppent le silence autour d’elles. Celle de Dear Pola appartient à cette famille-là. Depuis Valence, Dear Pola écrit des chansons depuis l’âge de dix ans, presque deux décennies d’un geste solitaire traversées d’un long silence public entre les premières esquisses signées Kaamos et la résurgence de Ma part du ciel, en 2023. Son premier album, capté l’été dernier dans une grande maison bourguignonne avec Fraise aux manettes, paraît cet automne chez Osto Records.
Je lui ai posé quelques questions, sur l’instrument, sur le temps, sur les images qui reviennent, sur la manière dont un disque se fabrique à plusieurs. Ce sont surtout ses réponses qu’il fallait garder, presque intactes.
La note qui ne conclut pas
Je voulais savoir ce qui se joue entre sa voix et sa guitare, ces deux langages qui se répondent d’un bout à l’autre du disque. « Le picking est devenu une sorte de pulsation intérieure, presque une manière de respirer à travers l’instrument. » Les open tunings tiennent une place particulière dans ce souffle : « la guitare garde une mémoire de ce qu’on vient de jouer », des cordes qui vibrent longtemps après qu’on les a quittées.
Le partage entre les deux voix se fait ailleurs que dans le calcul. « La voix est exposée… elle finit toujours par désigner quelque chose. La guitare peut rester dans l’indéfini. Elle peut tourner autour d’une émotion sans la nommer. » Puis cette phrase, posée sans emphase : « souvent, c’est elle qui sait avant moi. »
Donner une forme à l’eau
L’album tourne autour d’un aveu répété, l’incapacité à se comprendre soi-même, à communiquer. Je cherchais l’instant précis où une phrase musicale aurait enfin dit ce que les mots manquaient. La réponse écarte la ligne trop nette : « je ne crois pas qu’il y ait eu un moment précis. »
Ce qui se produit est plus lent, plus quotidien. « La musique ne me pose pas ces questions. Elle peut prendre ce désordre sans exiger que je le comprenne. » Rien ne se résout, quelque chose prend forme : « ce qui était informe possède un rythme, une durée, un commencement, une fin. » Et cette image, laissée presque en aparté : « La musique ne me sort pas de l’eau. Mais parfois, elle donne une forme à l’eau. »
Ce qui dormait
Près d’une décennie sépare les morceaux signés Kaamos de l’écriture d’Anthracite. Je lui demandais ce qui dormait pendant ce temps-là. La question se trouve corrigée en douceur : « Je ne sais pas si quelque chose dormait. Je crois plutôt que beaucoup de choses travaillaient en silence. »
Une accumulation, donc, plutôt qu’une rupture. « Tout ça finit quelque part. » Les deux femmes qui ont écrit ces chansons à dix ans d’intervalle se reconnaîtraient malgré tout : « elles reconnaîtraient surtout leurs obsessions. Cette manière de chercher ce qui disparaît au moment même où l’on essaie de le saisir. »
Chanter aujourd’hui un texte ancien tient d’un geste précis, très éloigné de la reprise : « je ne dirais pas que je les interprète… je crois plutôt que je les retrouve. Une chanson ancienne est un endroit dans lequel je reviens avec quelques années de plus. Les murs n’ont pas bougé, mais je ne regarde plus par la même fenêtre. » Les deux âges cohabitent sans se contredire : « Elles chantent en même temps. »
La matière du lien
Cradle vient d’une expérience de mère, et l’abstraction est écartée d’emblée : « Oui, c’est une image qui vient directement de mon expérience de mère. » Le lait s’impose comme une évidence organique avant toute métaphore : « fabriquer à l’intérieur de son propre corps ce qui va permettre à un autre corps de vivre. »
Ce qui se raconte là relève du glissement imperceptible : « il y a soudain quelqu’un dont l’existence passe avant la vôtre, et cela peut devenir si naturel qu’on ne voit même plus ce que l’on cède. » Le lait cesse alors de seulement nourrir : « il devient lien, puis attache. »
Le choix de cette matière tient à sa densité tangible. « Je ne voulais pas écrire « le sacrifice maternel ». J’avais besoin qu’on puisse presque le toucher. » Et la chanson se referme sur une question suspendue : « qu’est-ce qui reste de soi lorsqu’on a longtemps été la matière dont l’autre avait besoin ? »
La lumière qui reste
Marianne est née du décès de sa grand-mère, d’un instant qu’elle qualifie de vertical. Ce que la mémoire a choisi de garder surprend : « ma mémoire n’a pas retenu quelque chose d’immense. Elle a retenu la pièce. La lumière à cet instant-là. »
L’événement lui-même reste hors du texte. « Je n’ai pas essayé d’écrire la mort. Je crois que je n’aurais pas su. » Alors, soir après soir, la chanson revient dans la pièce plutôt que dans la perte : « Je ne rejoue pas sa mort. Je rejoue le monde qui, autour d’elle, a continué d’exister. »
Une pièce déplacée
L’anglais accompagne son écriture depuis toujours, dans une vie qui se passe en français. L’écart se décrit sans grand geste : « Le français est la langue dans laquelle ma vie arrive… Peut-être parfois trop près. L’anglais crée quelques centimètres d’écart. Et parfois, quelques centimètres suffisent pour pouvoir regarder quelque chose. »
L’entrée dans cette langue se fait par l’oreille avant le sens : « Le mot est déjà presque de la musique avant d’être une signification. » Une image referme la réponse, empruntée à sa propre maison : « une pièce légèrement déplacée à l’intérieur de la maison… Le français est peut-être la langue dans laquelle je vis. L’anglais est devenu celle dans laquelle j’entends ce que je vis. »
Une permission, pas un modèle
Pour Dear Pola, Louise Glück et Sylvia Plath traversent ce disque sans jamais lui servir de source directe : « je ne pense pas à Louise Glück ou à Sylvia Plath. Je ne cherche pas à écrire depuis elles. » Ce qu’elle leur doit se situe ailleurs : « une permission. La permission de ne pas tout expliquer… on peut être extrêmement précis et rester mystérieux. »
L’influence arrive à retardement, presque inversée : « j’ai l’impression d’écrire d’abord, et de découvrir ensuite, dans le livre de quelqu’un d’autre, une chambre que je connaissais déjà sans savoir qu’elle existait. »
« La voix est exposée… elle finit toujours par désigner quelque chose. La guitare peut rester dans l’indéfini. Elle peut tourner autour d’une émotion sans la nommer. »
Le paysage qui passe
La pochette montre un paysage vu depuis une vitre en mouvement. Le disque tout entier s’y reconnaît : « on ne voit pas la destination. On voit ce qui passe… Il devient presque un souvenir au moment même où on le regarde. »
La vitre compte autant que le paysage. « Elle crée une séparation très mince. Le monde est juste là, presque à portée de main, et pourtant on ne peut pas le toucher. » Reste à savoir si cet album cherche un endroit où se poser. La réponse laisse la question ouverte : « il cherche plutôt à accepter qu’il n’y en ait pas toujours. »
Ce que la maison a empêché
Guitare et voix ont été captées ensemble, en dix jours, dans une maison plutôt qu’un studio. Le lieu devient une méthode : « la maison nous a surtout empêchés de fabriquer du silence. » L’irréversibilité de la prise se transforme en manière d’être : « Nous n’avons pas enregistré dix jours en essayant de soustraire le monde du disque. Nous avons laissé le disque avoir lieu à l’intérieur du monde. »
Une phrase résume ce choix mieux qu’aucune autre : « Quatre murs insonorisés nous auraient peut-être donné davantage de contrôle. La maison, elle, nous a donné une présence. »
Un témoin, enfin
Après des années passées à enregistrer seule dans sa chambre, le travail avec Fraise (Sébastien Guichard) change une chose immense : « soudain, il y avait un témoin. » La voix rend cette présence exigeante entre toutes : « une voix est assez mauvaise menteuse. »
Puis la confiance s’installe, à sa propre surprise : « je n’ai plus eu besoin de me protéger de son écoute. » Une qualité d’écoute rare, qui ne cherche jamais à corriger la fragilité : « il ne m’a jamais demandé d’être moins vulnérable pour être plus juste. »
Osto
À la fin de l’entretien arrive ce qu’aucune de mes questions n’avait demandé. « J’aimerais parler d’Osto. »
Nous avions beaucoup parlé de solitude, de chambre, de gestes accomplis seule. L’image demande à être corrigée : « ce serait profondément faux de laisser croire qu’un album comme celui-ci se fait seul. » Les noms viennent un à un : Mickaël, Céline, Alex, Altho Studio, Tom, JB, Léo, Fraise et avec eux ce moment où d’autres prennent le relais d’un travail longtemps clandestin : « des gens arrivent et disent, à leur manière : maintenant, nous allons les porter avec toi. »
Vient enfin ce qu’il faut accepter de perdre : « le disque ne m’appartient plus vraiment. » Les chansons accompagneront des vies inconnues, des trajets, des insomnies, des dimanches matin, et cette dépossession ressemble à ce qu’elle attendait sans le savoir. Ne reste qu’une hâte simple : « voir ce que ces chansons deviennent devant des visages, ce que le silence d’une salle leur fait. »
Dear Pola : Dear Pola Instagram
Osto Records : https://ostorecords.com/dear-pola/
La Centrifugeuse : https://lacentrifugeuse31.wordpress.com/notre-actu/dear-pola/
Article La Cordo Musique Actuelle : https://www.lacordo.com/artiste/dear-pola
le 11/09/2026





